La Confrérie Maria-Raydt
par l'abbé Louis Firmann (ancien curé de Ribeauvillé)

Il y a peu, une personne de Ribeauvillé m’a accosté dans la cour du presbytère pour me demander “qu’est-ce au juste que la Raydt ?“, me suggérant de répondre dans notre revue Présence.
Les paroissiens ont déjà vu les membres de la Raydt portant fièrement leur cape rouge, brandissant de grandes hampes avec les bannières de procession lors des grandes fêtes et des événements exceptionnels de la paroisse.
C’est ainsi qu’ils étaient bien là lors de ma prise de fonction le dimanche 6 décembre 1998. Le dimanche qui suit la Fête des Ménétriers, ils sont également de la procession qui monte au Pèlerinage du Dusenbach.
Rappschwihr est ainsi la seule et dernière paroisse parmi toutes celles de la moyenne Alsace à avoir conservé jusqu’à ce jour sa Confrérie de la Raydt.

Mais qu’est-elle au juste ?
Voilà ce qu’en dit un opuscule, un “ Raydtbüchlein “ de 1728 :
“Gegen Gott, die schuldige Anbetung ;
À l’égard de Dieu l’adoration qui lui est due
gegen Maria die schuldige Verehrung ;

à l’égard de Marie, la vénération qui lui revient
für das Haus Gottes zum Unterhalt

pour la Maison de Dieu, pour son entretien et son embellissement, une généreuse contribution
und zur Zierde des Gotteshauses
eine hülfreiche Beisteuer :
das ist das Ziel und der Hauptzweck dieser so alten und heiligen Bruderschaft
elles sont le but et la raison d’être essentielle de cette si vieille et sainte Confrérie de la Maria-Raydt
Mariä-Raydt, welche euch verspricht und erteilet, Ehre im Leben, Gnade im Sterben
Heil in der Ewigkeit“

qui vous promet et vous confère Honneur en cette vie, Grâce en la mort et Salut dans l’Éternité.


Au delà de ce témoignage ancien, et nous appuyant sur un vieil article du Père Paul Linck, commençons par faire... un peu d’histoire.

Aux 15 et 16èmes siècles, nous trouvons la Confrérie de la Raydt dans toutes les villes et bourgades de quelque importance de la moyenne Alsace.
À Ribeauvillé, la Raydt est évoquée dans un vieil écrit daté de 1326.
Aux dires du Père Linck, les archives paroissiales, aujourd’hui confiées aux Archives Départementales à Colmar, possèdent encore aujourd’hui une vingtaine de documents qui parlent ou font allusion à la Raydt.
Sont particulièrement remarquables deux parchemins des années 1494 et 1513 qui nous relatent les statuts de la Raydt de l’époque...

À propos du nom : RAYDT, Reidt !
Cette désignation aux orthographes les plus diverses dans nos sources, semble liée à un mot allemand du Moyen-Âge, “ REITEN “ qui signifie faire les comptes, calculer, rendre des comptes à quelqu’un.

Une vraie “Confrérie”
Dans le document de 1494, Wilhelm de Ribeaupierre se désigne lui-même comme un “mitbruder”, un confrère de la Raydt. On ne parle jamais de membre, mais de “confrère” et de “consœur”. C’est qu’une Confrérie n’est pas une réalité vide de sens.
La Raydt est comme une grande famille.
Chacun verse son écot pour permettre à la Confrérie de faire face à ses obligations, mais en contrepartie, celle-ci se soucie également de chaque frère et soeur. Une solidarité imposée par les nécessités du temps, alors que commencent à peine à naître les Corporations qui porteront souci de leurs membres, en attendant la sécurité sociale, les assurances etc...
Par ailleurs, lorsque la Raydt contribue financièrement à l’entretien de la maison de Dieu, lorsqu’elle fait chanter les louanges de Marie, lorsqu’elle soutient les pauvres, elle le fait toujours au nom de chacun de ses “ frères et sœurs “ ; cela se passe comme si chacun d’entre eux avait agi personnellement.
Chacun, chacune verse sa cotisation pour l’entretien de l’église, pour la beauté et la dignité du culte, mais également pour aider ceux qui sont dans le besoin et dont, à charge de revanche et si nécessaire, on espère appui et soutien ultérieurement.
La Confrérie assure également de dignes obsèques à ses membres , et maintient sa sollicitude envers les défunts grâce aux prières, aux bonnes oeuvres et les messes qu’elle demande pour eux.

Concrètement, comment la Raydt a-t-elle vécu son programme ?

“ À Dieu honneur et adoration . . . “
Conformément à la devise de Jeanne d’Arc, il est impossible de se représenter une Confrérie du Moyen-Âge sans obligations strictement religieuses, comme la confession, la communion à certaines fêtes, la participation à la sainte messe, la pratique de prières et de dévotions. Tout ceci peut paraître bien formel, mais avait pour but de disposer le confrère ou la consœur de la Raydt à se tourner vers Dieu et les autres, à faire de cette attitude spirituelle le cœur de sa vie.
“ À la Vierge Marie, louange et vénération . . . “
Au Moyen-Âge, tout croyant est marqué par sa profonde vénération envers la Vierge Marie. L’autel de la Vierge dans l’église paroissiale était celui de Notre Dame de la Raydt et se trouvait encore en 1940 à l’actuel emplacement de l’orgue de chœur comme en témoignent de vieilles photographies
Très tôt chaque matin, le prêtre de la paroisse qui avait en charge la Raydt, célébrait au nom de la Confrérie la messe de 6 heures à l’autel dédié à la Vierge.
La fête de l’Assomption de Notre Dame est la grande fête patronale pour la Raydt et, de ce fait, elle est célébrée avec grande solennité.
Pendant tout le carême, grâce aux soins de la Confrérie, une maîtrise de jeunes garçons faisait retentir en l’honneur de Marie, les louanges du Salve Regina, qui s’élevait ainsi sous les vénérables voûtes de l’église St Grégoire.

“Une substantielle contribution à l’entretien de l’Église“
Là nous manquent les précisions. C’est vraisemblablement au moment des Assemblées Générales du 15 août que devaient se prendre les décisions concrètes, en fonction de la trésorerie de la Confrérie et des besoins matériels de la Paroisse.
De toute façon, les membres de la Raydt se faisaient un honneur de porter le dais du Saint Sacrement ainsi que les bannières, le jour de la Fête-Dieu, tout comme ils veillaient à l’entretien de ces objets.

“Le deuxième commandement est semblable au premier...“
Assurer la louange du Seigneur sans prendre en compte la misère du prochain est contraire à l’esprit de l’Évangile.
Ce souci est une constante dans la Raydt, par rapport à tous les pauvres mais également et d’abord par rapport à ses propres membres dans l’épreuve. En cas de maladie, confrères et consœurs nécessiteux obtenaient l’aide pécuniaire nécessaire. En cas de longue nécessité, la Raydt pouvait consentir à des prêts sans intérêts.
Pour les pauvres en général, la Raydt assurait certains jours une distribution de nourriture ou même d’une certaine somme d’argent.
La très riche Confrérie de la Raydt de Sélestat assurait même des bourses aux jeunes gens qui voulaient devenir prêtres, religieux ou se former pour une autre profession.
Était-il nécessaire d’apporter le St Viatique à un malade, c’est encore la Raydt qui veillait à ce que cela se fasse au mieux et le plus dignement possible.

“On est et reste Confrère jusque par-delà de la mort...“
Lorsque meurt un confrère - une consœur -, on sonne la grande cloche - d’ailleurs appelée, “cloche de la Raydt”. Et chaque membre, en entendant la cloche, est appelé à prier pour le Confrère décédé.
La Raydt veillait également à la solennité et la dignité des obsèques.
De même, elle assurait à chaque membre défunt une messe chantée, célébrée pour demander son salut .
Quatre fois dans l’année devait être célébrée une grand-messe solennelle pour les défunts ainsi que le 22 août, jour octave de l’Assomption. Bien entendu, tous les membres se faisaient un devoir d’y participer pour intercéder pour leurs défunts.

“Une organisation bien établie...”
Comme toutes les Confréries et Corporations du Moyen Âge, celle de la Raydt était régie par des règles soigneusement établies qui fixaient les compétences, les honoraires pour les prêtres, sacristain, enseignants, petits chanteurs jusque dans les moindres détails. À la tête de la Confrérie il y a un “ Raydtschaffner “ un “ Grand Maître “ assisté de “ Raydtmeister “, de “ Maîtres” . Ils forment le comité de direction qui prend les décisions concernant la Confrérie comme le faisait jadis l’Assemblée Générale du 15 août et assure la gestion des finances et des éventuels biens de la Confrérie. Par ailleurs, le Grand Maître porte le souci de collecter les cotisations.

Et aujourd’hui... ?
Ribeauvillé a le privilège d’être la seule et dernière paroisse d’Alsace à avoir toujours sa Confrérie de la Raydt. Son avenir est entre les mains des chrétiens de Ribeauvillé dont les anciens sont encore nombreux à compter parmi ses membres. Il faut cependant reconnaître que les jeunes générations, gagnées comme ailleurs par la déchristianisation ambiante, est peu consciente de laisser se perdre un trésor de générosité et de ferveur spirituelle légué par les anciens.
Force est de reconnaître que les objectifs d’entraide et de solidarités sont, et nous ne pouvons que nous en réjouir, relayés par les organismes sociaux.
Restent les bienfaits spirituels et le soutien de la prière solidaire pour les vivants et les défunts ainsi que l’attention aux détresses qui ne sont pas toujours prises en compte par ailleurs.
La survie et la vitalité de la Raydt de Ribeauvillé sont, aujourd’hui entre les mains des Confrères et Consœurs actuels qui sont appelés à une fidélité accrue
- à la prière pour les membres défunts
- à une solidarité effective et manifeste envers les membres souffrants ou dans la peine
- pour être des soutiens effectifs et solides de la vie paroissiale grâce à un engagement actif dans l’un ou l’autre service de la communauté ainsi que le font déjà certains de leurs membres.
Toute personne qui souhaiterait en savoir plus ou encore, qui désirerait entrer en contact avec la Confrérie, est invitée à s’adresser à l’actuel Raydtschaffner, M. Pierre Gerig, ou encore au presbytère de Ribeauvillé.


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